Dernière modification le : Mercredi 30 Mai 2007 à 21:17:38.
Visite découverte de Stonetown, le coeur de la médina de Zanzibar, centre vital et commercial. Une sorte de Saint-Paul-de-Vence sur Océan Indien
STONE TOWN
Arrivée à Stone Town
Arrivée à Stone Town
Nous débarquons du Zabull au petit matin. L’air est encore frais. Difficile de s’y retrouver dans le dédale de chemins qui serpentent entre les bâtiments lépreux qui forment le port. D’abord, sacrifier aux démarches administratives : le visa. Quelques touristes anglo-saxons (Sud-Africains peut-être ?) font la queue devant le bureau d’immigration.
Débarquant d’un bateau aussi couleur locale que le Zabull après quatre jours de mer, nous sommes brutalement replongés dans le siècle. Nous ne nous sentons vraiment pas sur la même planète que ces touristes, même si nous-mêmes ne sommes pas autre chose que des touristes !
Devant le bureau de l’immigration, une sorte d’avenue pavée qui mène à la colossale entrée du port. Une bordure d’herbes folles applaties par des milliers de pieds sert d’axe à « l’avenue ». De l’autre côté, le port. Le vrai. Celui des boutres aux voiles triangulaires, grises, épaisses, rapiécées. Ces boutres qui ondulent le soir, dans un soleil couchant de carte postale. Leur proue est sculptée d’arabesques entrelacées, peintes de couleurs qui ont été vives, mais qui finissent par se fondrent entre elles sous l'effet du soleil, des embruns,du temps... Les quais sont protégés du monde extérieur par de hauts cadres métalliques habillés de grillages qui partent en dentelle. Au-delà, un autre monde. Celui des marchands orientaux, celui des soutes qui exhalent les épices, les parfums et le poisson! Celui aussi des pirates et aventuriers de tout poil. Ces grilles sont une frontière entre deux mondes, entre deux siècles. Si vous traversez cette frontière, vous serez pris d’un vertige et vous vous retrouverez plongés au milieu des hommes qui chargent, déchargent les bateaux, criant et s’agitant dans tous les sens depuis des siècles. Les mêmes. Le temps s’est arrêté.
Et vous partez dans un rêve temporel... Par exemple, le vieux, là-bas, assis sur une caisse, qui regarde l’extrémité du quai, n'est-ce pas lui qui a indiqué sa route à Henri de Montfreid? N'est-ce pas lui aussi qui aurait servi d’intermédiaire dans cette sombre histoire de trafic d’armes? Cette affaire dans laquelle aurait été impliqué ce poète français, venu ici en quête d'un autre monde, dans le désir déjà de fuir une Babylone qui n'avait pas encore de nom…
Pour l’instant, c’est notre tour pour le visa.
Un petit bout de rue pavée conduit aux grilles qui nous libèrent du port en ouvrant sur la ville. Avant d’arriver à l’entrée, une enfilade de petites bicoques : les représentant de toutes les compagnies qui font la jonction avec Dar-Es-Salam : autant attraper le touriste à la source.
Dehors, un rond-point, une grande artère juste en face qui mène vers le Nord de l'Ile, une autre part vers l’est, à droite, contourne Stonetown en passant devant les grands hôtels.
"Ils" conduisent à gauche. Enfin, conduire est un bien grand mot. Conduite à l’africaine… Les taxis brousse, plus connus ici sous le nom de "dala-dala" sont facilement identifiables : de petites camionettes où les passagers sont abrités sur deux bancs posés de part et d’autre d’une caisse surmontée d’une galerie chargée de retenir les marchandises et bagages éventuels. A part la cabine du conducteur, tout est fait en bois peint. Deux marches facilitent l’accès à l’arrière du bahut. La hauteur du toit oblige à marcher courbé. Pas franchement spacieux. Le seul progrès par rapport aux taxis comoriens ou malgaches, c’est qu’ils peuvent contenir (encore) plus de monde et qu'ils sont en bien meilleur état.
Après ces quatre jours d’une solitude océanique, l’agitation de la ville achève de nous sortir de notre torpeur. Les escales de Mutsamudu et Moroni n’ont rien eu de frénétiques. Nous retrouvons Muchtaba au hasard de notre déambulation. Il se fait un plaisir de nous guider dans ce monde qui lui est familier. Une partie de sa famille est originaire d’ici. Il nous dévoile son arbre généalogique : sa grand-mère du Yémen, l’autre grand-mère de Zanzibar et lui, d’Anjouan, Comores. Il parle, nous fait voyager autour de l’Océan Indien tout en nous faisant découvrir quelques-unes des spécialités de la rue Zanzibari (Attention « Zanzibari », ce n’est pas le nom de la rue ! Une rue zanzibari, c’est une rue de Zanzibar… comme une rue « parisienne »…) : le café au gingembre est servi dans de minuscules tasses à peine plus grandes que des tasse à saké. A en juger le décor peint sur les petits récipients de faïence, elles sont nées en Inde. Il nous arrête devant l’antique cinéma de l’artère principale. Une petite table de bois oscille sur ses pieds inégaux, un réchaud, un vieil homme debout à côté nous sert avec cette maestria propre à ceux qui pratiquent les mêmes gestes depuis des années. Pour quelques shillings, il plonge les tasses dans un seau d’eau sensée les débarrasser des restes du client précédent, les empli de café chaud et saupoudre le tout de gingembre. De quoi péter le feu!
Devant l'entrée du port de Zanzibar City
Nous nous engouffrons dans les ruelles de Stonetown. Elles sont étroites et fraîches, selon un plan de hasard. Tortueuses à souhait, elles sentent les épices. Nous n’arriverons jamais à assimiler ce plan. Quelques points de repères capitaux suffiront à éviter de nous perdre complètement. Aucune voiture ne peut circuler dans les ruelles trop étroites. En revanche, nous apprenons rapidement à nous garer des vélos. On les entend venir de loin : ils sont toujours précédés de la musique aigrillarde d’un coup de sonnette. Nous arrivons à une petite place. Une machine étrange composée d’une grande roue et de deux cylindres est l’objet d’une deuxième halte. Muchtaba continue de nous servir de guide avec grand plaisir. Il est Comorien d'Anjouan, mais est le fruit d'un croisement aussi compliqué que subtil entre Zanziabari, Comorien et Yéménite. Ce qui n'est pas rare dans îles de la région.
- Vous allez voir, c’est un vrai délice !
- C’est quoi ?
- Comment vous appelez ça ?… Canne à sucre ! C’est ça, canne à sucre !
Effectivement, nous reconnaissons les grandes tiges vertes qu’un jeune fait avaler à sa machine, sorte de presse à eaux-fortes mâtinée d’un pressoir à cidre. Elle fonctionne sur le même principe : la canne est introduite entre les deux cylindres. Ainsi écrasée, son jus est guidé par une sorte de gouttière qui remplit un grand verre. Avec des gestes de préstigiditateur, le serveur ajoute des glaçons, remue le tout et nous tend les verres. Effectivement, c’est carrément cool ! Il a glissé un citron vert et des morceaux de gingembre dans la canne en la pliant en deux avant de l’introduire dans sa machine. On ne peut rêver mieux pour combattre la chaleur qui commence à vaincre la fraîcheur des ruelles matinales. Ce sera notre boisson de prédilection durant tout notre séjour. Si l’on excepte le gin local.
Si Stonetown résonne encore des pas des pirates, des marchands d'épices et d'or, si l'on peut entendre, en tendant bien l'oreille, les voix d'Henri de Montfreid et de Rimbaud, aujourd'hui elle résonne aussi et surtout, malheureusement, du pas des touristes, anglo-saxons pour la plupart et du tintement des dollars qui viennent emplir les poches des marchands. Première déception ! On aimerait que ces endroits aient gardé toute leur authenticité et leur magie, mais le pognon est passé par là... aussi ! A la vérité, il a toujours été présent, mais celui d'autrefois paraît moins sale que le dollar. Il avait au moins l'avantage de la diversité et la poésie de gammes de couleurs étendues. Quelle idée de faire un billet vert! Et de n'utiliser que celle-là! Quelle démonstration d'une imagination débordante et de fantaisie! Tous les pays du monde se creusent la cervelle pour fabriquer des billets aussi colorés et agréables à regarder que possible, des billets qui colportent les spécificités de chaque contrée. Les ricains, eux, se contentent d'y étaler les portraits de présidents dont personne ne se souvient! Il faut dire qu'ils n'ont pas grand chose d'autre à montrer : un mac'do, une bouteille de caca-cola...
Il n'en demeure pas moins que ce séjour à Zanzibar reste malgré tout un grand moment du voyage. Les tissus, coffres, épices, bijoux magnifiques, les prix dérisoires rendent toute résistance héroïque.